mardi 1 août 2017

Quatre poires et des soucis.





- Tiens ! R’garde donc ce que j’ai bêché pour toi ce matin !


Une motte de soucis dans un sac à légume préparée pour la toute dernière fois que je venais la voir. J’étais ravie parce que je lorgnais sur le parterre de fleurs jaunes de ma vieille patiente depuis des semaines, depuis qu’elle m’avait appelé un dimanche pour me dire :


- Charline, tu pourrais passer me voir s’il te plait ? J’essaie de soigner ma jambe toute seule depuis des jours, mais je sens bien que ça ne va pas !


Une large plaie découpait son tibia tout maigre mais la vieille dame tenace n’avait pas voulu déranger le médecin pour si peu. Et puis le « si peu » s’était transformé en quelque chose de douloureux, rouge et infecté et nécessitait maintenant un passage chez le médecin et ma visite régulière à son domicile pour refaire ses pansements. Mes gants, mes pinces et mes mains pour m’occuper de cette toute petite vieille dame de 93 ans qui vivait seule au milieu de ses fleurs et qui s’en voulait presque de me déranger pour un accident qu’elle trouvait bien bête. 
La bêche c’était pourtant son truc à elle. Tous les matins après avoir bu son café, elle partait dans son jardin pour gratter ses parterres, biner son potager et puis l’autre jour, c’était sur son tibia qu’elle avait ripé : 


- Tu parles d’une histoire toi, se bêcher la jambe au lieu de bêcher la terre, qu’elle idée !



Chaque matin, elle m’accueillait avec une poignée de main qui serre fort au portillon de son entrée. Une porte de bois que je trouvais magique avec sa peinture rouge écaillée du côté de la route bitumée et une couleur vert-passé du côté de son joli jardin. Une fois la porte franchie, la route, son bruit et sa poussière disparaissait. Magique. 
De l’autre côté du portillon, il y avait le vieux poirier et ses branches chargées de fruits qui saluaient le sol. Le long de la façade, il y avait la collection de fuchsias roses qui habillaient joliment le crépi moche de sa maison. Au début du chemin qui menait à chez elle, on frôlait l’hibiscus dont les fleurs violettes bougeaient au mouvement des bourdons chargés de pollen qui en sortaient. Et puis, au bout du chemin menant à la porte de sa maison se trouvait le fameux parterre de fleurs jaunes. Je n’en avais plus revu depuis le jardin de mes grands-parents que je n’ai plus. 


La première fois que j’ai passé le portillon magique, je me suis entendu dire avec la voix d’une gamine de sept ans « Oh, des soucis, trop chouette !! ». Ma patiente a ri en me disant que c’était bien la première fois qu’elle entendait quelqu’un parler aussi joyeusement de soucis avant de comprendre qu’il était question de ses fleurs :


- Ça ? Mon mari les a plantés il y a plus de vingt ans et il a jamais su comment ça s’appelait ! Notre chat adorait se coucher dedans, il était tellement heureux…


Elle avait dit ça avec une nostalgie dans la voix qui rendait le mot heureux vachement triste. Et puis, avec une souplesse dingue pour son âge, elle s’est penchée sans effort pour me montrer sa plaie avant de lancer un doigt inquisiteur vers la bêche appuyée contre le mur qui lui avait abimé la peau. Nous sommes entrées chez elle pour nous occuper de ce fameux pansement…


A chaque fois que je passais le portillon magique nous parlions des soucis de son jardin et un peu de ceux de son cœur aussi. Elle me confiait la solitude profonde et ancrée qu’elle ressentait depuis la mort de son mari avant de m’emmener auprès de ses marguerites en fleurs. Elle soupirait discrètement en me parlant de ses enfants un peu trop loin en me faisant passer sous son noisetier dont les branches pliaient comme une arche accueillante. Une fois, j’ai cru l’entendre renifler alors qu’elle me parlait de son chat mort il y a deux ans et dont elle ne s’était pas vraiment remise avant de me ramener au portillon près des soucis de la terre. Ceux qui sont jaunes et fleuris, ceux qui font plaisir à voir et à sentir.



- Les soucis, vaut mieux les avoir dans la terre que dans la tête !


Et elle avait raison ma vieille gardienne du portillon. J'espérais seulement que la Vie l'épargnerait en lui laissant ses dernières années tranquille, bien loin des soucis qui font faner l'envie. 
Aujourd’hui, j’ai clôturé les soins de ma vieille dame et je l'ai quitté avec dans une main, un sac plein de soucis et dans l’autre, quatre poires emballées soigneusement dans un journal. J’ai voulu me dégager une main pour serrer la sienne mais elle a enserré mes épaules de ses deux mains maigres en m'incitant, avec sa force de vieille, à me pencher vers elle pour  déposer une bise sur chacune de mes joues. 

Aujourd'hui j'ai quitté, un peu à contre cœur je dois l'avouer, une patiente magique avec des soucis qui donnent le sourire, des poires qui donnent envie et une bise qui ne vous donne plus envie de partir et qui en dit bien plus long qu'une poignée de main donnée au dessus d'un portillon.


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