vendredi 9 décembre 2016

La loose, les roses et le nez la nuit.








- Je ne vais pas réussir à être à l’heure, c’est ma mère qui va venir chercher les filles… J’en vois pas le bout de cette tournée...


Ça, c’est le texto que j’étais en train d’envoyer à la nourrice de mes filles. J’étais assise dans ma voiture, stationnée dans le noir devant le cabinet du médecin que je venais de quitter. Dans l’obscurité de mon habitacle, l’écran de mon portable m’agresse les pupilles. Mes yeux me piquent. Je ne sais pas si c’est parce que je suis fatiguée, parce que je suis agacée, parce que j’ai envie de chialer. 
Deux minutes plus tôt je frappais à la porte du médecin traitant du village qui est aussi mon voisin pour lui faire une transmission expresse tout en chuchotis dans la porte entrouverte : « Urgent, très mal, veut mourir, inquiète, ce soir, non ce soir, vraiment.»


- Rien ne va plus, j’ai envie de me foutre en l’air… J’ai une vie de merde, j’en peux plus plus… J’en peux plus… 

Voilà ce qu’il m’avait balancé au beau milieu de son salon avec les mains nerveusement jointes, le regard perdu sur ses pompes. Assis dans son canapé mou, l'homme est une masse sombre, une boule de souffrance qui s’essuie le nez avec le revers de son pull. Quelques mots maladroits et simples pour me dire que ce soir il n'a pas envie de voir le matin de demain. Je l’ai écouté poser des mots simples sur un mal-être complexe. Je n’ai quasiment rien dit pour laisser le silence marquer le temps qu'il voulait voir s'arrêter. Je me suis sentie impuissante. Je sentais bien qu’il voulait que je l'aide, mais je ne savais pas quoi faire pour le protéger, pour ne pas qu’il se perde à en mourir…


Et puis, j’ai repassé la première, tout en soufflant pour me re-phaser. Souffler pour me remettre à zéro avant d'ouvrir la porte suivante.

samedi 19 novembre 2016

La colère, la messagère et la dame de fer.



- J’en viendrais presque à souhaiter que les injections ne s’arrêtent pas… Pour que vous continuiez à venir me voir…


Ma patiente était appuyée contre son évier de cuisine et s’essuyait nerveusement les mains avec son torchon bleu et blanc. Je venais de réaliser son injection journalière et je lui disais de tenir bon et qu’il ne restait plus que quelques jours avant l’arrêt des soins. Je m’apprêtais à partir, j’avais ma mallette de soins sur le dos, j’avais ma main sur la poignée de la porte et puis elle m’a lâché ces quelques mots en me fixant d’un regard creusé d’une inquiétude qu’elle avait d’un coup du mal à dissimuler. 

Ses yeux n’ont pas quitté les miens pendant une seconde et demie juste avant qu’elle ne se détourne de moi pour plonger les mains dans son évier en vue d’y rincer sa tasse à café. Une petite pointe est venue se loger dans mon plexus, pile ici, tout près du cœur. En un trois fois rien de temps, une toute petite réflexion de rien venait d’un coup de peser lourd dans son cœur et puis aussi un tout petit peu dans le mien.


Cette patiente, je la connaissais mal et pourtant je la soignais depuis longtemps. Elle prenait un soin tout particulier à ne rien me dire d’elle. Elle arrivait d’une façon classe et détournée à ne jamais me dire comment elle allait, comment elle vivait son cancer. Elle évitait soigneusement de ne rien me faire partager qui pourrait me permettre de créer un lien qui dépasserait celui du soin. La seule chose qu’elle n’arrivait pas à dissimuler, c’était sa colère contre le crabe qui avait colonisé son sang. Une quasi-haine de la maladie recouverte d’une épaisse couche de sentiment d’injustice. 
Chaque fois, elle m’accueillait avec un sourire de politesse mais les sourcils froncés trahissaient son agacement de me voir. Moi, la soignante qui devait rappeler à ses yeux cette p*tain de maladie qu’elle n’arrivait pas à se sortir de la tête et qu’elle se prenait en pleine face chaque matin devant le miroir de sa salle de bain alors qu’elle s’acharnait à faire tenir sur son crâne chauve le fichu rose satin que sa fille lui avait offert. Je la voyais comme un fil de fer : tenir droit et s'échauffer, mais ne jamais plier.


Ma main se refroidissait au contact du métal de la poignée de porte, ma mallette de soins cinglait mon épaule et j’étais en retard. La patiente suivante devait être en train de m’attendre devant mon cabinet. La bête à deux têtes reliée à mon cœur d’infirmière s’est réveillée :


- Attends, ça fait des mois que tu t’en occupes et jamais elle n’a souhaité se confier !

- Oui mais son regard dans le mien et ses sourcils tristes, regarde la…

- La patiente d’après t’attend !

- ... Elle attendra !


Le bruit de ma mallette touchant le sol carrelé a fait se détourner ma patiente de son évier. Elle semblait étonnée, mais agréablement cette fois, de me voir prendre le temps pour elle. J’ai joint mes mains sous mon menton, ce truc que je fais à chaque fois que je n’ai aucune idée de ce que je vais dire :

jeudi 10 novembre 2016

Comment je me suis fait Trumpiser ma tournée de soins…




- Bah oui, ‘pis y’a Trump qui a été élu là…

J’ai relevé les yeux du pied abîmé que j’étais en train de panser et j’ai regardé ma patiente. La très vieille dame était assise en face de moi sur sa chaise en osier et elle me montrait en tapotant du bout du doigt la première page du journal local : « Manifestations aux Etats-Unis après la victoire de Trump »
Celle qui frôlait les quatre-vingt-dix ans semblait inquiète de ce qui se passait de l’autre côté de l’océan. Tout là-bas, sur ce petit bout de terre que ma vieille bretonne avait dû souvent imaginer enfant alors qu’elle regardait le large en jouant sur ses côtes de granit rose.

Je lui ai simplement répondu que la mode semblait être aux dirigeants blonds et qu’on ferait mieux de se méfier pour nos prochaines élections. Mais pour être honnête j’en avais marre d’entendre ce mot. 

Trump, Trump, Trump. 

On dirait une espèce de spasme abdominal ou de plus bas, on ne sait plus bien. On dirait une espèce de tic verbal digne d’une Tourette agitée. Trump, j’en avais marre. Trump, j’en avais eu ma dose depuis hier. Et à l’instar de cette pluie et de ce vent glacial qui est pourtant le même tous les ans et que mes patients adorent commenter tout au long de ma tournée, j’avais le droit ce matin à Trump. Et à vrai dire, j’aurais pour une fois préféré parler météo et expliquer le pourquoi du comment de ma frange décoiffée plutôt que de parler de l’élection d’un président qui n’était pas le mien et qui n’était pas mieux coiffé. 

Ce matin, je me suis regardée dans le miroir de ma salle de bain et j’y avais vu ma tête des mauvais jours. Un œil plus ouvert que l’autre passablement agacé par les lumières censées me donner un teint clair et net. Tu parles. J’écoutais d’une oreille encore endormie France Inter et la voix du journaliste censée me réveiller : « Trump… Le choc. Trump… Manifestations. Trump… veut suspendre l’Obamacare… ». J’en ai eu marre, j’ai coupé la radio et je me suis connectée sur Facebook. Des articles sur Trump, des statuts parlant de Trump, des photos de Trump… Ras-le-bol. J’ai éteint mon téléphone. 
Sans déconner, déjà que je ne regarde pas la télévision, si je supprime la radio et internet, je n’ai plus qu’à agrandir mon troupeau de chèvres et me lancer dans la fabrication de fromages après avoir délocalisé mon cabinet infirmier et ma famille dans le Larzac.

Depuis hier, les médias remplissaient leurs journaux et leurs images à grandes doses de Trump. Avant même son élection, on ne parlait que de celui qu’on imaginait ne pas être à la tête des États-Unis. Ce même jour, le 8 novembre j’étais dans la rue avec des milliers de mes collègues pour essayer de faire entendre le malaise ressenti par toute une profession de soignants. Sur Paris par milliers, dans les grandes villes de France par centaines nous étions là pour nous battre pour nos conditions de travail et pour l’accès au soin de nos patients.

Deux minutes 30. 

dimanche 6 novembre 2016

Coup de gueule infi' #23 : Tu le savais qu’on allait mal ?





- Quoi y'a encore une grève de prévue ?

J'ai reposé ma pince kocher et j'ai regardé mon patient. Il venait de lever les yeux vers son plafond et n'avait même pas remarqué qu'il m'avait blessé. Ce matin-là, j'aurais pu ne pas relever, ne pas me sentir touchée mais d'un coup j'ai repensé au mail que j'avais reçu sur mon blog et à cette infirmière qui m'avait écrit : "Ça fait du mal et ça fait du bien de te lire, parce que pour une fois je me rends compte que je ne suis pas la seule à avoir envie de me foutre en l'air". D'un coup, mon cœur qui s'était vrillé d'un petit trois fois rien a eu des relents de beaucoup trop...
Je l'ai regardé lui, qui avait les yeux figés sur son plafond, lui qui ne voyait pas plus loin que la peinture blanche au-dessus de sa tête, lui qui ne se doutait pas que nos blouses de la même couleur étaient entachées par ce même goût de sang amer que nous avions au fond de nos gorges de soignants. 

J'ai terminé mon soin dans un silence religieux à faire pâlir mes ancêtres les cornettes, puis en mettant mon blouson en cuir, je lui ai dit : "Mais vous savez que la santé est malade et que demain peut-être, vous serez condamné à devoir vous soigner tout seul ?".
Je lui ai dit combien sa réflexion ne m'étonnait pas, parce que Marisol Touraine devait elle aussi lever les yeux vers les moulures du plafond blanc de son bureau. Qu’elle devait être agacée en se disant combien il y avait plus grave à traiter en ce moment, en se disant qu’il y avait certainement des sujets de plus grande importance à tweeter comme les Pokemons qui font courir nos gamins ou le burkini qui couvre nos femmes… Sa loi santé elle, ne couvre pas les besoins en soin et fait courir les soignants mais ça, ça ne mérite pas 140 caractères.

J'aurai voulu lui dire tellement de chose à ce patient...

Mais d'un coup, je me suis sentie fatiguée de devoir me justifier de sortir dans la rue pour essayer de me faire enfin entendre du Gouvernement. Je me suis sentie lasse de devoir expliquer à celui que je soignais depuis des semaines pourquoi je ne serais peut-être plus là demain pour panser ses plaies. Je lui ai serré la main en lui souhaitant une agréable journée et je suis allée m'enfermer dans ma voiture. J’ai claqué la porte et je me suis retrouvée seule dans cet habitacle froid aux fenêtres pleines de buée :


- Bordel !!

Voilà tout ce qui est sorti de ma bouche une fois installée derrière mon volant de libérale. Génial. 
Cette grève, je savais d'avance que je ne pourrais pas y participer et d'un coup je me suis sentie complètement seule. Complètement inutile et seule. J'ai regardé mes mains qui tenaient mon volant et j'ai repensé à ces mêmes mains posées sur mon clavier d'ordinateur la veille. Ces doigts qui tentaient de répondre à cette infirmière qui m’avait vrillé le cœur. J’écrivais, puis j’effaçais, puis je réécrivais... Puis j’effaçais à nouveau. Qu'est-ce que j’aurais pu dire à cette soignante pour qu'elle ne se foute pas en l'air ? Qu'est-ce que j’aurais pu dire à ce patient pour qu'il cesse de lever les yeux en l'air ? J'aurais pu lui dire...

vendredi 21 octobre 2016

Coup de gueule infi' #22 : On me rajoute des casquettes et on me retire la blouse.




- Ton travail, c’est de me poser trop de questions !


La vieille dame a recalé son obésité en faisant grincer son fauteuil roulant. Je venais de lui demander si elle avait besoin de quelque chose avant que je parte et en réponse elle m’avait tendu sa liste de courses. Sympa. Alors agacée par le manque cruel de reconnaissance qu’elle exprimait depuis toujours pour mon travail d’infirmière libérale et fatiguée de cette mauvaise humeur avec laquelle elle m’accueillait chaque matin depuis des années, je lui avais posé cette simple question : " Mais vous savez ce que c’est mon travail au juste ? "

Assise face à sa table en formica marron recouverte d’une nappe délavée sur les bords elle a repoussé nerveusement une mouche de son mouchoir bleu à carreaux, une des rares qui avait échappé au papier tue-mouche accroché toute l’année dans sa salle à manger. Sans me regarder, la vieille patiente a répondu d’un aplomb calé au centimètre près dans ce fauteuil roulant trop petit : ton travail, c’est de me poser trop de questions ! 



Voilà ce qu’elle m’avait répondu. Et en gros, je l'ennuyais à faire valoir mes compétences.



C'était une punchline-badass-du-troisième-âge comme je les aimais habituellement. Mais ce matin-là, sans vraiment savoir pourquoi, j’ai été agacée de l’entendre me répondre qu’elle ne savait pas à quoi je servais. Ok elle est alcoolique, ok elle est probablement sénile, ok sa solitude la rend certainement aigrie, OK ! Mon diagnostique foireux en poche, je regardais ma vieille patiente s'acharner contre cette mouche qui ne voulait pas mourir et je me suis dit qu'elle se fichait bien de qui j'étais et de pourquoi j'étais là, tant que j'étais présente pour elle, ses bouteilles de rouge et son salon plein de mouches.



Je suis sortie pas franchement calmée de chez la vieille dame. Il faut dire que depuis quelques temps ma patience et ma bienveillance d’infirmière libérale étaient soumises à rude épreuve. 



Il y a eu les auxiliaires de vie et les aspirations endotrachéales qu’elles allaient maintenant pouvoir réaliser entre le ménage et les courses. Il y a eu les HAD et certaines perfusions et pansements dit "complexes" qu'elles avaient récupéré en estimant qu’ils ne relevaient plus de notre rôle de libérale et qui continuaient de grappiller toujours un peu plus de soins sur le terrain des IDEL. Il y avait maintenant les facteurs qui allaient pouvoir livrer les piluliers au domicile de mes patients entre leur commande Damart et leur facture EDF et il y a eu ce décret voté le 17 octobre dernier et qui autorise maintenant les pharmaciens à vacciner contre la grippe dans les officines.


dimanche 16 octobre 2016

La vie c’est comme une part de clafouti.





-  Vous avez bien fait de l’acheter, ce petit pull vous va très bien.


J’ai retiré l’habit que je venais d’acheter et je l’ai rangé dans le sac qui contenait le gilet bleu roi et le collier sautoir que j’avais chiné pendant les soldes d’hiver dans ce magasin de fringues pas chères. Allongée dans son lit d’hôpital, la sexagénaire fatiguée semblait avoir vingt ans de plus. Je lui ai tendu mon collier à 10 € qu’elle a examiné de ses longs doigts secs en prenant le temps de s’intéresser à ce qui semblait avoir de la valeur à mes yeux sans me montrer qu’il n’en avait aucune pour les siens. D’énormes bagues dorées ornées de pierres précieuses semblaient se perdre sur ces phalanges amaigries. Elle était riche, très riche et ma présence à ses côtés en était la triste preuve.


- Je suis fatiguée…


J’ai repris le collier qu’elle gardait contre elle dans ses mains ouvertes, trop épuisée pour me le tendre. J’ai remonté jusqu’à ses épaules ce dessus de lit en patchwork coloré qu’elle gardait toujours sur ses jambes. Ne dépassait plus de la couverture que sa toute petite tête dont le crâne quasi chauve était recouvert d’un fichu en satin rose pâle. Les traits de son visage étaient cernés par la fatigue et le cancer. Elle a légèrement tourné son visage sur le côté en me montrant sa joue creusée, ses yeux se sont fermés et elle s’est endormie. J’ai coupé le son de la radio pour taire la musique classique et j’ai éteint ce néon blanc au-dessus d’elle, désagréable lumière artificielle qui rappelait à nos yeux fatigués que nous étions dans une des chambres de ce service privé de soins palliatifs. 


Je me suis installée dans le fauteuil froid en plastique bleu en face d’elle en tenant ce livre que je n’arrivais pas à terminer. Depuis un mois, je venais trois nuits par semaine dans cette chambre pour veiller ma Dame. Je passais mes nuits d’étudiante en commerce auprès d’elle parce qu’elle avait peur de mourir seule et parce que j’avais besoin d’argent. Je faisais partie d’un réseau de veilleurs de nuit payés au black pour être là « au cas où », pour tenir la main, pour écouter, pour combler le vide de cette chambre que les angoisses nocturnes venaient remplir une fois la nuit tombée. Les infirmières du service se doutaient du pourquoi de ma présence, elles ne posaient pas de questions et semblaient presque soulagées de me savoir auprès de leur patiente inquiète. 


Le visage de la dame s’est retourné vers moi et les yeux toujours fermés elle s’est mise à râler. Les sourcils froncés elle a susurré mon nom. Je suis là, vous avez mal ? Je viens de sonner pour appeler l’infirmière. Je lui ai caressé la main que j’avais sortie de dessous sa couverture pour libérer le cathéter. L’infirmière est arrivée dans la chambre suivie de près par une étudiante. Elle a injecté un produit dans la perfusion et son visage s’est détendu. Elle s’est rendormie. Les soignantes évoluaient autour d’elle comme des chouettes silencieuses, sans un bruit et avec toute la légèreté d’une plume. Leurs gestes étaient doux et leurs voix monocordes détendaient jusqu’à l’os. 
Je venais d’être acceptée à l’écrit des concours d’entrée à l’école d’infirmière et j’allais passer les oraux d’ici quelques semaines. Mon job de veilleuse de nuit n’avait fait qu’amplifier mon choix de quitter ces études de commerce qui ne m’apportaient rien.  
  

Ma Dame toujours endormie, j’ai lâché ce livre dont je n’avais pas lu une page et je me suis levée pour me dégourdir les jambes en faisant les cent pas dans la chambre uniquement éclairée par la lumière chaude des toilettes entrouvertes. La table de chevet près du lit était recouverte de bibelots. Une photo encadrée représentait le portrait d’une belle femme à l’allure autoritaire et puissante. Les cheveux longs bruns-roux retombaient sur un magnifique tailleur rouge et elle tenait contre elle une pochette en cuir noir maintenu par un poignet orné d’un gros bracelet doré. J’avais mis des jours à comprendre que c’était elle, avant. Avant le cancer, avant la solitude de la maladie, avant cette petite mort qui avançait doucement vers elle et qui lui rappelait tous les jours un peu plus ce qu’elle avait de moins en moins. Une nuit, elle m’avait racontée toute sa vie. 

dimanche 9 octobre 2016

Faire la queue à la pharmacie et se prendre la tête dans sa voiture, ça c'est fait...




- Nan mais c’est parce qu’il fait froid ‘pis il va bientôt y avoir la grippe tout ça… Qu’est-ce qu’on peut faire, dites-moi, pour pas avoir la grippe ?

Mais plein de choses madame ! Voilà ce qu’avait répondu la pharmacienne à la vieille dame telle une petite marchande prête à lui proposer moult produits pouvant lui éviter de finir au lit ou dans une boite en sapin. 
C’était mon jour de repos, je faisais la queue à la pharmacie et j’attendais mon tour pour acheter deux trois médicaments pour calmer la vieille toux de ma fille. J’étais à quelques mètres de cette charmante petite mamie qui dépassait à peine le comptoir auquel elle s’agrippait et je la regardais, impatiente d’entendre ce que la pharmacienne allait pouvoir lui proposer pour lui éviter la méchante grippe dont elle se serait bien dispensée cette année.

« Le vaccin ! Je réponds le vaccin !! » Enfin, ça c’était moi et la réponse que je lui aurais crié aux oreilles si on m’avait posé la question. C’est que je me faisais tellement suer plantée là à attendre mon tour entre le rayon des dentifrices à la menthe et celui du paracétamol au cappuccino que je les imaginais toutes les deux dans un jeu télévisé :


- Attention Martine… Top ! Je suis une petite mamie de 80 ans et plus qui s’inquiète de cet hiver qui la fera renifler, peut-être se moucher, voire même être carrément grippée au fond de son lit recouvert de ce magnifique édredon en plume de canard et qui se demande ce qu’elle pourrait bien prendre pour ne pas attraper cette fichue grippe qui tue chaque année autant qu’une bonne grosse canicule, je prends, je prends, je prends ???

« De l’homéopathie ! » Hein ? Ouais. Des granules…

La pharmacienne est alors sortie de derrière son comptoir pour montrer le magnifique présentoir fraichement installé par le représentant en granules. Une dose par semaine pendant la saison hivernale et une dose à reprendre deux à trois fois par jour avec six heures d’intervalle en cas d’état grippal. J’ai senti la vieille dame aussi pommée que moi dans les explications de la pharmacienne. Mais confiante, la cliente a sorti son porte-monnaie et a payé les 29€95 demandés avant de partir avec sa boite de 30 doses de granules.

Je pensais que la pharmacienne lui proposerait le vaccin anti-grippe moyennant la prescription que sa vieille cliente avait dû recevoir par la poste puisqu’elle avait plus de 65 ans. Qu’il lui suffirait de demander à une infirmière de le lui injecter pour 6€30 et qu’elle serait ainsi protégée jusqu’au printemps. Non. La pharmacienne lui a demandé de retirer sa carte bleue du lecteur et elle lui a seulement souhaité une belle journée. Moi je lui ai mentalement souhaité qu’elle ne fasse pas parti des 18 300 grippés décédés l’hiver dernier.

jeudi 29 septembre 2016

Travailler avec son cœur, ça fait mal aux tripes.




- Oui oui, c’est une vieille ordonnance, mais je n’étais pas spécialement pressée de faire ma prise de sang. Et puis on vient d’apprendre le décès de la maman d’une camarade de classe de ma fille, elle était malade, du coup j’ai eu un peu peur... Oui, c’est une jeune qui habite sur la commune et qui avait un cancer.

Maman. Jeune. Sur la commune. Cancer. 

D’un coup, j’ai relevé les yeux de la veine que je tâtais du bout de mon index et j’ai osé la question dont je redoutais la réponse : « Elle s’appelait comment ? ».

Un éclair glacial est parti du bas de mon dos pour rejoindre ma nuque tel un courant électrique lorsque j’ai entendu son nom. Ton nom… Un simple et petit con de mot est sorti de ma bouche alors que je regardais mes doigts travailler seuls et enfiler les tubes dans le corps de pompe. « Oh… », je n’ai dis que ça. Je ne sentais plus rien. Comme une spectatrice, je voyais mes mains retirer le garrot et comprimer la veine avec ce petit bout de coton retenu par un sparadrap. Je regardais le stylo écrire ton nom sur le tube qui ne contenait pas ton sang, puis le rayer pour y noter celui de ma patiente. J’ai terminé le soin comme un robot. Comme un robot immergé au fond d’une piscine qui le priverait des sons extérieurs et de toutes sensations intérieures.

Dans mon véhicule, j’ai dû regarder mon agenda. Incapable de me rappeler quel soin j’allais faire juste après, quel patient m’attendait alors que quinze minutes plus tôt un simple coup d’œil m’avait fait mémoriser ma matinée toute entière. Sans trop me poser de question, je me suis rendue chez la patiente suivante que je savais mal. 
Mal dans sa peau, mal dans son corps, mal dans son cœur. Je l’ai écouté avec une oreille peut-être un peu distante mais semble-t-il suffisante pour qu’elle me remercie et qu’elle s’excuse : « Je suis là pour soulager vos douleurs mais pour les écouter aussi, c’est normal. ». 
Non, ce n'est pas normal. C’est juste stupide et faux-cul parce que je n’en avais même pas envie en vrai. En vrai, je voulais lui hurler que quatre maisons plus loin une jeune femme qui avait mon âge et le sien était décédée parce que son corps, ce corps dont elle se plaignait, n’avait plus la force de retenir sa vie à elle. Sa putain de jolie vie de jeune maman, de femme heureuse, d’ingénieur et de tout ce qu’elle aurait pu être s’il n’y avait pas eu ce cancer à la con… En vrai, je lui ai dit que la vie était bien faite et qu’il fallait laisser venir les choses à soi. En vrai, à ce moment-là, je n’y croyais plus à la vie, à la belle étoile, au porte-bonheur, aux signes et à tout ce qui pourrait faire battre un cœur avec envie.

Les soins se sont enchainés mollement. Je voulais faire vite mais je n’y arrivais pas. Je devais à chaque retour dans ma voiture regarder à nouveau mon agenda pour me rappeler qui voir et pourquoi, pour me rappeler quel chemin prendre et faire demi-tour encore et toujours. 


- Ça va toi ce matin ? T’as l’air fatiguée.

Il me connaissait tellement bien ce petit père que je soignais depuis des années. Lui qui adorait m’entendre lui répondre que j’avais le temps pour qu’il m’emmène me montrer ses derniers veaux. J’aurais voulu être sincère et lui dire que ça n’allait pas et que ça faisait quatre heures que je retenais mes larmes. J’aurais voulu Lui avouer que j’avais mal aux tripes, mal à mon cœur et mal à mon envie d’aider l’autre. J'aurais voulu lui dire que ce matin je détestais ce boulot qui me faisait soigner des futurs morts, qui me faisait soulager des corps qui de toute façon finiraient par mourir même à 34 ans... Lui demander à quoi ça sert tout ça ? Lui dire que je voulais juste rentrer chez moi pour enfouir mon nez dans les cheveux de ma fille, mon visage dans le cou de mon mari et mes pieds dans mes bottes pour aller pleurer dans mon jardin. J’aurais simplement voulu lui répondre que non ça n’allait pas ce matin mais que demain ça irait mieux. 
Et puis j’ai regardé mes chaussures, ma vue s’est troublée. Je me suis simplement entendue lui répondre « Ça va, y’a du boulot et j’ai ce gros rhume qui me fait parler canard, et je suis fatiguée. Ça ira mieux demain ». Il a eu la pudeur de ne pas insister et m’a raccompagné à ma voiture en me saluant avec cette petite moue du mec qui n’est pas dupe et qui comprenait que je ne voulais pas l’inquiéter.

mercredi 28 septembre 2016

Et j’ai le cœur qui saute.





- Oui, bonjour, excusez-moi de sonner chez vous aussi tôt mais je devais intervenir ce matin chez votre amie et elle ne répond pas. Ni à la sonnette, ni sur son fix ou son portable. Les volets sont fermés… Je sais que vous avez une clé. Je ne cherche pas à vous inquiéter mais si vous pouviez me la donner, ça me permettrait de m’assurer qu’elle va bien…


Les traits de son visage se sont tirés et j’ai vu naitre derrière son sourire accueillant l'angoisse naissante d’imaginer le pire pour sa vieille amie. Il m’a sorti la clé du tiroir de son bureau parfaitement ciré. Je ne me suis pas attardée et je l’ai quitté, lui et son sourire effacé.


« ‘Me fais pas ça, me fais pas ça, s’il te plait, pas toi… ».
 

Je suis remontée dans ma voiture pour me rendre au plus vite de l’autre côté du bourg. Tombée, inconsciente, morte… Endormie. Oui « endormie », c’est bien ça « endormie ». Même si tu es une lève-tôt, dis-moi que tu dors encore. Mon ventre s’est serré… J’ai laissé passer le tracteur qui me bloquait la voie et j’ai passé la première. Sur le trajet je n’avais de cesse d’analyser la situation avec toute l’ambivalence d’une bête à deux visages. Le visage de l’infirmière qui connait l’état de santé de sa patiente. Qui sait combien elle peut être mal en ce moment, qui sait que cette porte n’est normalement jamais fermée et qui sait qu’elle n’a jamais loupé un rendez-vous depuis toutes ces années. La soignante qui sait trop bien que ce genre de situation arrive, et pas qu’aux autres et qui sait que les patients ne se réveillent parfois jamais derrière leurs volets fermés. 


En regardant dans mon rétroviseur, j’ai croisé ce regard inquiet identique au vieil homme que je venais de quitter. J’y ai vu le visage de cette amitié qui, un jour, a pris le pas sur les soins techniques. Sur ces cotons imbibés d’alcool, sur ces garrots, sur ces plaies et sur ces mots susurrés entre nous comme des confidences qui n’avaient plus rien de médicales. La frontière entre ma bienveillance purement professionnelle et cette amitié que je ressentais envers elle était devenue aussi fine que la peau de sa main sur laquelle je m’évertuais à chercher une veine…  


« J’aurais dû intervenir plus tôt… J’aurais pu le faire vingt minutes plus tôt… J’aurais dû, pourquoi je ne l’ai pas fait ? … ».


J’ai garé ma voiture tout près et un peu à l’arrache devant chez toi. J’ai anticipé le pire en prenant avec moi ma mallette de soins, mon appareil à tension, mon saturomètre et mon restant d’optimisme que je n’avais pas encore dégluti avec ma boule de stress. Sur ta porte il y avait encore mon post-it sur lequel j’avais noté « Je repasse tout à l’heure ! » avec ce point d’exclamation joyeux que tu prendrais plaisir à découvrir en m’ouvrant ta porte d’entrée. Mais aux deux coups de sonnette, tu n’as pas répondu. J’ai décollé le post-it et je l’ai mis en boule dans ma poche en espérant que je ne retomberai pas tristement dessus ce soir en me déshabillant… J’ai inséré la clé dans ta serrure, d’abord dans le mauvais sens. C’est toujours pareil et j’ai pensé à toi et au jour où tu m’avais dit : « Mais pourquoi quand on ouvre une boite de médicaments on tombe toujours sur le côté où il y a la notice, c’est casse pied ! ». C’est casse pied oui, et ce matin moi, j’ai le cœur qui saute et qui se serre devant cette porte qui vient de s'ouvrir

mercredi 21 septembre 2016

Coup de gueule infi' #21 : Les infirmiers, ces gros citrons.




- Ah oui oui, j’ai vu à la télé l’autre jour, y’avait des infirmières qui parlaient de leurs conditions de travail et tout. C’est vrai que vous avez pas un boulot facile hein… Vraiment dur et ingrat des fois.... ‘Pis vous êtes mal payé… Mais c’est un beau métier hein attention ! Mais moi j’voudrais pas l'faire… 

« J’voudrais pas l'faire… ». 

Le gentil petit père qui me tendait le bras pour sa prise de sang semblait presque peiné pour moi que je sois infirmière. Que je sois celle qui tenait l’aiguille à la recherche de l’unique micro veine dans le pli de son coude, pour 3€04 net. Que je sois celle qui venait laver, habiller sa femme dans une maison inadaptée pour 5€20 net la demi-heure. Que je sois celle qui parcourais les kilomètres au milieu des champs qui les séparaient du bourg dans lequel ils ne pouvaient plus se rendre, pour 2€50 à chacun de mes déplacements… 

Mais voilà même si mon métier est parfois « dur et ingrat », mes patients restent le formidable moteur de ma motivation à démarrer tous les matins. Grâce à eux, je n’ai presque pas besoin d’un pied de biche pour me décoller du matelas. Parce que je sais que ma petite-mamie-soleil va me sourire comme la veille, parce que je sais que mon autre patient-chouchou me demandera comment je vais moi et que ça me touchera comme la dernière fois, parce que je sais que sans mes soins, beaucoup de mes patients ne pourraient pas rester chez eux à profiter de ces maisons qui les ont parfois vu naitre.. 
Mais alors que j'aime profondément mon métier, ceux que je soigne me font parfois l’effet d’un morceau de sucre dans le réservoir tellement certaines de leurs réflexions, volontaires ou non, ralentissent voire stoppent mon envie de continuer à aider l’autre :

« Vous êtes en retard !... Et c’est déjà bien assez cher !... Vous trouvez pas ma veine alors que vot’ collègue, lui, il y arrive toujours !... Vous êtes en avance !... Ah parce que vous travaillez aussi le dimanche et à Noël ? Vous avez une sale mine ce matin !... Ah mais si, je suis sûr de vous avoir payé !... Ah bah pour une fois vous êtes à l’heure !... ».

« J’voudrais pas l'faire… ». Voilà ce qu'il m'a dit ce matin. Quelques mots tout cons comme autant de petits sucres dans mon moteur un poil fatigué je dois l'avouer. Et d’un coup, sans crier gare, je n’ai plus eu envie. Je me suis garée sur le bas-côté tout près de ce grand chêne, un des rares endroits où je captais suffisamment pour écouter mon répondeur : 


- Oui bonjour, voilà, je voulais savoir si vous pouviez venir voir mon pied parce que la plaie coule beaucoup et ça sent quoi… Ça sent pas bon en fait. J’ai une ordonnance mais le chirurgien m’a dit de faire mes pansements moi-même parce que je n'avais pas besoin d'une infirmière… Mais là ça fait dix jours que c’est rouge et ça coule et ça fait mal, voilà. Je serais chez moi qu’en début d’après-midi parce que je dois sortir faire des courses. A tout à l’heure !

Pfff. 

J’ai reposé ma tête contre le siège de ma voiture en soufflant ce bruit de ras le bol, comme si mon envie se dégonflait. Quelques semaines plus tôt s'étaient des injections ratées d'anticoagulants que j'avais dû rattraper chez une dame et peu de temps après s'était carrément des agrafes qu'un patient s'était enfoncé profondément dans la peau en voulant les enlever lui-même parce que son médecin lui avait dit qu'il n'avait pas besoin d'infirmière pour faire ça si il se procurait un ôte-agrafe... J'ai imaginé ces médecins dire à leurs patients combien mon travail était inutile et j'en ai eu marre, d'un coup, qu'on puisse supposer que je ne serve à rien. Et comme un engrenage à la con, je me suis mis à penser à tout ce que j'essayais de mettre de côté durant ma tournée pour ne pas parasiter mes soins et cet esprit « Full-of-love » avec lequel j’essayais de soigner chacun de mes patients. 

J'ai repensé aux cinq infirmiers qui s'étaient donné la mort cet été et à notre profession toujours dans l'attente que notre Ministre exprime une peine qui ferait écho à la notre. J'ai repensé à sa réponse sous la forme d'une «Prévention des risques psychosociaux-bla-bla-bla-ressers-moi-un-café» alors qu'on aurait besoin d'actions concrètes et non de tables rondes qui ne feraient que confirmer ce que l'on sait déjà : on a besoin de moyens et qu'on arrête d'associer la santé à la rentabilité. J'ai repensé à l'infirmière et à cette kiné libérale abattues il y a deux ans pendant leur tournée de soins et dont on a jamais entendu parlé dans les médias. J'ai repensé à ce patient qui me doit 17€ et qui refuse de me payer malgré mes relances depuis deux mois.  
J'ai repensé à la visite annuel de l'agent de la CPAM la semaine dernière à mon cabinet et qui a conclu notre entretien par un : « Nous allons augmenter les contrôles concernant les IK (le paiement des déplacements hors commune) et les tarifications de nuit, attention à vous ! » alors que ces deux points ne concernaient même pas mes soins. Je me suis dis que j'étais une fraudeuse avant même de l'être, je me suis dis qu'on se foutait bien de ne pas me payer, je me suis dis qu'on se foutait bien que les patients mettent leur santé en danger et qu'on en avait rien à faire que les soignants aillent mal... Je me suis dis que j'étais un citron.

J'ai regardé mes mains qui tenaient fermement le volant, pas décidées à passer la première. Je me suis revu regarder ces mêmes mains la veille au soir. Posées sur le clavier de mon ordinateur et ces doigts qui ne savaient plus quoi écrire alors que je relisais pour la énième fois le message de cette jeune femme en souffrance que j'avais reçu sur mon blog


- Je suis émue et enragée car il n'y a pas eu cinq infirmiers suicidés cet été, mais 6. La sixième, c'est ma Maman. Un lundi matin, elle n'a plus eu la force de se lever pour aller travailler. Elle était infirmière. C'était le 4 juillet, elle avait 48 ans.


J'ai dégluti une boule de tristesse aromatisée à la colère dont l'amertume me fit monter les larmes... A l’époque de mes coups de mou à l’hôpital, je refilais mon couloir à ma collègue en l’implorant de me laisser descendre fumer une clope deux minutes. Mais en libérale j'étais seule et j’avais eu depuis, l’excellente idée d’arrêter de fumer. 'Chié. 

jeudi 15 septembre 2016

Coup de gueule infi' #20 : Moi, infirmière.




- Bah alors, vous faites pas grève comme vos collègues à la télé ?


D’un mouvement de menton auréolé d’un large sourire, mon patient m’indiquait son écran de télévision et le journal de 13h diffusant un rapide reportage sur les grèves des hospitaliers. On pouvait voir quelques soignants regroupés avec des banderoles et des messages de revendications. Tout en préparant mon matériel, je lui ai répondu « Bien sûr que je fais grève, mais comme la majorité de mes collègues je continue de travailler ! ». Il a eu ce petit rire-soufflé par les narines, le genre de son auquel je ne prête habituellement aucune attention mais qui m’a énervé, un peu, beaucoup ce matin-là. 

Le suicide des cinq infirmiers de cet été il n’en avait pas entendu parler, ni dans les journaux, ni à la télé. Ce n’était pas de sa faute après tout puisque tout le monde semblait s’en foutre. Il ne savait pas que les aides-soignants se suicidaient aussi, tout comme les médecins, ou même les kiné’ qui assuraient les rééducations comme la sienne. Non. Lui, il avait simplement vu qu’on faisait grève à la télé avec quelques banderoles faites avec des draps blancs et il s’était peut-être dit que les soignants n’étaient que des gueulards, comme tout bon français qui se respecte.

Semblant satisfait de sa dernière réflexion, mon patient tout sourire m’a salué pour me dire au revoir. Et alors que je m’apprêtais à partir je lui ai dit : « Vous savez, peut-être que demain, je ne serais plus là… ». Son sourire est retombé. Je me suis expliquée et je lui ai raconté. Je lui ai raconté ce que c’était que d’être soignante, ce que c'était d'être infirmière, ce que c'était d'être moi.

Moi étudiante infirmière, j’ai fait trois ans d’études pour m’occuper des gens, pour soigner mes patients. Trois années pour apprendre les concepts d’empathie et de bienveillance, pour soigner au mieux, pour soulager comme on peut. Trois ans pour apprendre les bons gestes pour guérir parfois, pour soutenir souvent, pour accompagner toujours et vers la mort quelques fois. 
Moi étudiante infirmière, j’ai été formée pour comprendre que ce métier je l’aimais autant que j’aimais ceux que j’avais au bout de mes pinces kocher et de mes aiguilles aiguisées. 
Une formation pour intégrer au plus profond de moi-même les plus belles valeurs du métier d’infirmière que je tenterais ensuite d'amener naïvement sur le terrain tel un petit Bisounours rose "Force-in-Love" avec un cœur sur le ventre blindé d'envie d'aider l'autre et à la motivation boostée par ce sentiment d'utilité. Mais voilà, le diplôme en poche et la réalité en pleine face j'ai pris mes fonctions et mon Bisounours a perdu son p'tit coeur arc-en-ciel...

mercredi 7 septembre 2016

Ifsi : ce concours d’entrée qui te donnerait presque envie de sortir.



J'ai garé ma 205 sur le parking de la morgue, tout près de l’hôpital. Rien de tel qu’un lieu familier et rassurant pour affronter la dernière étape de ma peut-être future vie. Je sortais de la poche arrière de mon jean la convocation à l’oral pour m’assurer que j’aurai le temps de me fumer une dernière clope : vingt minutes d’avance. Cool j’allais peut-être même finir mon paquet et mâchonner un chewing-gum à la menthe forte histoire que le jury ne sente pas trop cette haleine nicotinée et cétonique que le stress et l’absence de réels repas depuis plusieurs jours avaient rendu acide. 

Assise au soleil sur un muret, je faisais face à ce qui allait être ma future école, mais je ne le savais pas encore. La façade était crade et moche mais peu importe. Je tirais nerveusement sur ma clope, un peu stressée à l’idée de passer mon oral. « I.F.S.I. : Institut de Formation en Soins Infirmier », c’était la dernière étape décisive pour entrer à l’école d’infirmière, ce pour quoi j’avais quitté mon poste d’assistante funéraire et mes études supérieure de commerce. Mon ventre s’est serré, je me suis rallumé une cigarette. 

En soufflant la fumée, je repensais à l’étape de l’écrit, celle qui m'avait le plus inquiété et que j’avais validé à ma grande surprise. Dans cette immense salle qui servait habituellement aux gros concerts du coin, 1 200 participants étaient alignés comme dans une grille de morpion géant. Plus de mille participants et seulement 150 places à la rentrée, pression. J’étais sortie de la salle la tête moyennement haute avec juste ce qu’il me fallait de point pour me permettre de passer l’oral : « ni trop, ni trop peu », « moyennement moyen », à l’image de la totalité de ma scolarité quoi…

Ceux qui étaient convoqués à la même heure que moi commençaient à entrer dans le grand bâtiment, c'était l'heure. j’écrasais ma cigarette dans le cendrier en expirant un souffle sans fumée.
A l’étage, une petite salle et vingt tables. Sur le tableau de craie dont les deux pans latéraux avaient été volontairement fermés, le sujet caché derrière, allait nous être révélé. C’était LE sujet qui allait déterminer mon niveau de culture générale, LE sujet qui devrait lancer mon oral, LE sujet qui allait déterminer si le jury me ferait assez confiance pour me permettre d'intégrer cette formation de trois ans et demi. On nous a rappelé le temps (trop court) pour préparer le passage devant le jury et les portes du tableau se sont ouvertes en nous révélant le sujet de l’oral… 

C’est une blague ?! 

J’entendais déjà les stylos bille gratter sur les feuilles vierges qu'on avait laissé sur nos tables. Moi je relisais le sujet dans ma tête pour la quatrième fois en tentant de le comprendre : « La quête pour être soi envers et contre tout mène-t-il forcément à l’isolement social ? ». Vous avez dix minutes, dis putains de petites minutes. Bam !

Ils sont sérieux ? De la philo’ ? En dix minutes ? Je croyais que les sujets traitaient du social ou de la santé… Dans quoi je me suis embarquée bordel. J’étais sûr que ce n’était pas pour moi tout ça… Pourquoi j’ai refusé le contrat de mon ancien boss aux pompes funèbres… Infirmière, franchement, en plus je n’ai aucun soignant dans ma famille, aucun repère… Et puis  « l’isolement social » tiens tu parles, je me sens bien seule là d’un coup ! Si je croisais un ermite je le ficherais à la porte de sa grotte pour aller m’y cacher loin, bien loin de cette salle et de ce sujet auquel je ne captais rien... 
Je regardais l’horloge et ceux qui autour de moi avait déjà rempli la moitié de leur feuille. « La quête pour être soi »… Sans déconner… Je sais même plus là, qui je suis, si d’un coup j’ai envie de devenir infirmière… Je viens du commerce moi. Il y a encore quelques semaines, je manipulais des bilans comptables et des cadavres dans des chambres funéraires… 
 
- Il vous reste deux minutes !

Et merde. 
Je tenais devant moi une feuille vierge avec dessiné en son centre un gribouillis au stylo bille. Genre « grosse merdouille » qui n’aurait même pas pu me faire passer pour une nana douée en art… Qu’est-ce que je vais leur dire moi, que j’ai rien capté au sujet ? Je vais passer pour une semi-débile… A part le magazine de la santé, Dr House et pleins d’opérations quand j’étais ado’, j’y connais quoi moi au milieu de la santé ?!...

- Je vous laisse reposer vos stylos, un membre du jury va venir vous chercher pour passer l’oral.

lundi 29 août 2016

La vérité est au fond du verre.





En ouvrant le portillon au bois écaillé, j’écartais gentiment l’imposant molosse qui me barrait l’entrée. Il ne semblait pas m’avoir oublié malgré l’année passée depuis le dernier soin fait à sa maitresse. Je caressais son museau plissé en prenant bien garde d’éviter la bave. Je n’ai jamais compris comment cette vieille patiente pouvait réussir à se faire obéir de cette masse de muscle.


- Entrez ! J’vous fais chauffer un café ou vous allez encore me dire que vous préférez un verre de jus d’orange ?


Le jus d’orange ira très bien. La toute petite vieille dame, aussi haute que large faisait des allers-retours entre le salon où je préparais mon matériel et sa cuisine dont elle ne ramenait à chaque fois qu’une seule chose, comme pour gagner du temps sur le soin, sur le temps que j’avais à lui accorder.

Un aller dans la cuisine pour chercher sa tasse de café, un retour dans le salon pour me dire que la dernière année s’était bien passée. Un aller vers le frigo pour chercher mon verre de jus d’orange, un retour près de la nappe cirée pour me dire que si je n’entendais pas parler d’elle c’est que tout allait bien. « Moins on vous voit, et mieux on se porte hein ? C’est ça que vous me dites à chaque fois non ? Des p’tits sablés ? Non ? Si ! Allez, des p’tit sablés bretons… ». Un aller vers le placard pour y chercher une boite en métal pleine de ces sablés qu’aurait adoré ma grand-mère et puis un retour vers sa chaise en osier au coussin tout mou, sans un mot mais avec ce tout petit soupir. Presque inaudible, mais qui était parvenu jusqu’à mes oreilles. Un petit souffle de trois fois rien. 


Des patients qui soufflent j’en entends toute la journée, et pas seulement les jours de grands vents. Il y a celui qui souffle parce qu’il a chaud et qui soufflera d’avoir trop froid dans quelques mois. Il y a celle qui souffle son ennui mais qui souffle encore plus quand je lui demande de quoi elle a envie. Il y a celui qui souffle de souffrir, parce que la douleur se passe parfois de mot. Et il y avait celle qui ouvrait ce matin-là sa boite de gâteaux et qui a soufflé, trois fois rien, un tout petit peu de rien.


- Et sinon, comment va votre cœur ?


« Oh lui, il fait toujours des siennes, mais le docteur m’a donné un traitement alors ça va. ». J’ai souri. Elle a rempli mon verre de cantine avec ce jus d’orange à base de concentré premier prix.


- Je ne parlais pas du cœur organique, mais de votre cœur d’âme, comment allez-vous ? La toute petite vieille dame s’est retirée au fond de sa chaise en triturant ses doigts. 

Elle paraissait encore plus petite : « J’ai perdu ma copine vous savez. Plus de cinquante ans qu’on se connaissait vous imaginez... On s’était perdu de vu avec nos maris et nos enfants. Et puis le veuvage et les gosses qui grandissent nous avaient fait déménager pour finalement nous retrouver voisines. Nos jardins n’étaient séparés que par une haie et nos chiens jouaient ensemble à travers le portail qui nous permettait d’aller chez l’une ou chez l’autre… Ça fait déjà deux mois… ».