samedi 13 mai 2017

Jéhovah et Service à domicile, même combat.





- … C’est qu’on vient de s’implanter sur le secteur… Non... En fait notre démarche vise à décharger les infirmières dans leur travail en faisant intervenir des auxiliaires de vie pour les toilettes…


Quand j’étais petite, nous avions au moins une fois par mois la visite des témoins de Jéhovah. Ils devaient certainement voir au travers des trois lettres « HLM » inscrites en bas de notre immeuble, le manque d’oseille de ses habitants en carence de repères et de croyance. Avec mon frère, nous faisions un pari à celui qui les retiendrait le plus longtemps à la porte de notre logement. Nous avions rapidement compris qu’en les retenant un maximum de temps, ils embêteraient un minimum de gens.

Dans l’entrée de mon appartement, je contrais tous leurs arguments. Je citais la bible, le Coran et la Bhagavad-Gita que j’avais lu entièrement. Je ressortais les idées lues dans les Tout l’Univers, les Quid et les dictionnaires. Du haut de mes dix ans, j'étais aussi effrontée que pouvait l’être une enfant qui n'aimait pas franchement Dieu mais qui avait compris une chose : « Le Jéhovah cherchera toujours à te convaincre que tu as tort tout en étant persuadé qu’il est en train de t’aider ». Mais j'étais du genre butée et j’avais trouvé là un moyen de passer le temps en attendant que mes parents rentrent du travail...


Cet après-midi et quelques années plus tard, j’étais dans ma paperasse d'infirmière libérale et je m’ennuyais un peu lorsque mon téléphone a sonné. Une dame à la voix souriante et irradiante de bonté s'est lancé dans un argumentaire imparable pour me présenter ses services. C’était une agence de prestations à domicile : « On accompagne les personnes à leur domicile en leur permettant de rester chez eux » ça puait l’accroche-cœur-avec-les-doigts et puis elle a eu cette phrase malheureuse :


- Nos interventions auprès de vos patients pour les aider à se laver, vous permettraient de vous décharger en vous recentrant sur l’essentiel de votre métier…


Je me suis revue vingt années plus tôt dans l’entrée de mon appartement. J’avais grandi, je n’étais plus effrontée mais j’avais envie d’en découdre :

samedi 6 mai 2017

Le Pen, les barrettes à cheveux et la petite vexation.



« Come as you are, come as you are, as i want you to be, as a friend, as a friend, as an old ennemy… » (Nirvana)



J’écoutais Kurt Cobain chanter la sonnerie de mon téléphone bien calé dans la poche arrière de mon jean. J’ai laissé sonner, je rappellerai plus tard. A genou sur le carrelage marron et blanc de sa cuisine, j’étais en train de coller le dernier pansement des plaies variqueuses qui recouvraient les jambes à la peau trop fine de ma vieille patiente. La dame âgée n’avait pas entendu mon portable sonner tellement elle était occupée à me parler de politique, de bondieuseries et de la guerre, les coudes bien calés sur ses genoux. Ces trois sujets fétiches qu’elle me ressortait à chacun de mes passages.


Ma patiente, c’était le genre à être branchée toute la journée sur BFM TV. Lorsque j’entrais chez elle, je la retrouvais le dos courbé en avant, le nez au ras de la télé à essayer de lire le bandeau qui défilait toujours trop vite en bas de l’écran. Ma patiente, c’était le genre à ponctuer ses phrases de « Si l’bon Dieu m’entendait ! ». Il y avait un peu partout dans sa maison des photos de Jean-Paul II et de tous les Papes que ses 95 années de croyance lui avaient permis de connaitre. Il y avait des croix dans tous les coins de la maison et jusque dans les WC au-dessus du papier toilette : « C’est parce que je suis souvent constipée ! ». Je n’avais pas cherché plus loin que l’idée qu’un Dieu qui avait créé l’Humanité devait certainement aussi avoir le don d’en faire chier certains. Elle me parlait souvent de son père mutilé de la première guerre et de la seconde qui lui avait causé bien des misères. Ma patiente était du genre à souvent dire « A mon époque c’était pas comme ça ! », à me parler de naguère, de dans l’temps et de cette époque que je n’ai pas connu et qui, à l’écouter, me rassurait de ne pas être née soixante ansplus tôt.


- Allez à la semaine prochaine… Oui, ce sera moi… Oui… A la prochaine… Oui… Au revoir… Oui, bonne soirée… Oui oui la semaine prochaine !


J’ai claqué la porte de ma voiture, soulagée d’avoir enfin réussi à la quitter. J’avais toujours du mal à partir de chez elle. Pas parce que j’avais de la peine à la laisser seule dans sa maison, non. C’était parce qu’elle avait de la peine à être seule qu’elle ne me laissait pas partir de chez elle. 
J’ai composé le numéro de mon répondeur pour savoir qui m’avait appelé : un message pour de nouveaux soins à débuter dès demain matin. J’ai rappelé de suite :


- Ahhh… Mince. Mais je suis désolée mais vous rappelez pour rien. J’ai confié les soins à quelqu’un d’autre !
- Mais vous m’avez appelé il y a peine quinze minutes en me laissant un long message me demandant de vous rappeler...

- Oui, mais bon… Comme vous ne me rappeliez pas, j’ai contacté le cabinet infirmier de la commune voisine.


Je l’ai salué en mode Sec & Polie et j’ai raccroché le téléphone. Vexée. J’ai regardé le journal d’appel : elle m’avait appelé huit minutes plus tôt. 


Huit minutes. Ces huit minutes plus tôt où j’étais accroupie devant ma vieille patiente qui me parlait politique. Huit minutes pendant lesquelles j’ai écouté ma quasi-centenaire me faire une analyse politique tout à fait personnelle :


- L’autre dame là, oui, Le Pen, je ne sais pas ce qu’elle vient faire en politique… Elle n’est pas faite pour ça. De toute façon, les femmes n’ont pas leur place dans la politique ! Et ces cheveux, là… Je vais vous le dire : une femme qui n’est pas distinguée au point d’être incapable de mettre deux barrettes pour tenir ses cheveux n’a pas sa place à la tête d’un Etat, non. Et c’est dommage car si elle avait eu une plus belle coiffure, j’aurai voté pour elle. L’autre là, le mignon. Macron oui… Oh si, moi je le trouve bel homme… LUI, il est distingué. Je vais voter pour lui parce qu’il est beau et qu’il est bien coiffé.


Hallucinant. 

Je venais de passer huit minutes à écouter une vieille dame, pas démente, mais presque me dire que deux barrettes à cheveux l’avaient dissuadées de voter pour un parti d’extrême droite. Elle n’avait pas prêté attention au fait que je lui dise que je préférais voter pour ce qu’il y avait dans une tête plutôt que pour des barrettes à cheveux, que les français devaient avoir une mémoire de 60 ans pas plus au vu de ce que nous avions vécu pendant la dernière guerre qu’ils semblaient avoir déjà oublié…
 

Huit minutes. 


Huit minutes que j’aurai peut-être dû écourter en décrochant mon téléphone pour remporter le soin en mode « Vente à la criée à coups deMoi j’veux, moi j’veux ! - » histoire de combler les trous de mon planning. Mais je suis une infirmière polie et je n’ai pas décrochée. 


Huit minutes que j’aurai peut-être dû écourter en rappelant à ma patiente que je me refuse normalement de parler politique surtout quand les arguments sont basés une coupe de cheveux, des barrettes en oubliant que l’histoire d’un parti politique est en parti responsable des misères de la guerre dont elle se plaint si souvent… Mais bon, Le Pen est mal coiffée, la République est sauvée.


mercredi 26 avril 2017

Une goutte d'eau dans un océan de soins.




- Il a tellement changé, si tu le voyais… Il a le visage tout déformé…

Elle est passée tout contre moi, frôlant mon épaule gauche en lâchant près de mon oreille ces quelques confidences qui n’étaient destinée qu’à celui qu’elle avait au bout du fil. J’ai regardé mon téléphone : j’ai quinze minutes, ça va être chaud. J’ai longé le trottoir et je me suis arrêtée devant le passage piéton pour laisser passer une ambulance. Un jeune couple s’est arrêté près de moi. Le sac à main de la femme tapait contre mon bras, agaçant :

- Mais comment je s’rais vénère moi si j’étais à la place de ta mère, sans déconner ! Attends, sa voisine de chambre elle passe son temps à râler et en plus elle ronfle. Bordel, je pèterai trop un boulard ! ‘Pis ‘toute façon j’aime pas l’hôpital, jamais tu me laisses ici. Ja-mais !

J’ai esquivé deux ou trois personnes qui bloquaient l’entrée du bâtiment duquel je devais passer les portes. Chacun enfermé dans sa bulle. En passant près d’eux, j’entendais des brides de leurs conversations téléphoniques. Des «Il dit que ça va, mais moi j’vois bien que ça va pas…» avec autant de mots mâchonnés d’angoisse qu’un ongle rongé entre deux dents rendaient difficile à comprendre. Des «On sait pas, on sait pas. Même les médecins savent pas ce qu'il a !» lâché entre deux nuages de fumée de cigarette et un mordillement de lèvre. Des bulles d’angoisses dont je me protégeais machinalement en traversant la foule le nez plongé dans mon foulard. Réflexe à la con qui ne protégeait de rien…

J’ai frappé à sa porte. La 214, celle au bout du couloir. Celle avec un panneau «Isolement : SHA + mettre des gants » :

- Dis donc, je vais finir par croire que tu préfères tes infirmières de service à moi, je vais être jalouse !

vendredi 21 avril 2017

Coup de gueule infi' #30 : 2€20 la prise de sang.






- Ouais, bah je vais reprendre un carré de chocolat moi…


Je me suis levée du canapé en emmenant avec moi l’emballage vide de la tablette de chocolat et j’ai laissé le comptable débuter le bilan annuel de mon conjoint. 
Il venait de terminer l’explication tout en chiffres de mon année de travail d’infirmière libérale. Et pour une dyscalculique comme moi, cette séance annuelle s’apparentait à une quasi-torture des méninges que seul le chocolat savait calmer. Des nombres et des pourcentages dans des colonnes. Des lignes et des courbes pour comparer N avec le N-1 de mon activité et de celles des autres libéraux. L'angoisse.
Et puis en bas du diaporama, il y avait un chiffre. Il m’avait fait l'effet d'une pichenette derrière ma deuxième tête, celle de droite. L'une de celles de la bête à deux têtes que moi, infirmière libérale j'avais souvent l'impression d'être :


- 3€62. Quand tu soignes tes patients et que tu gagnes 10€, en réalité tu n’empoches que 3€62 net…


J’ai repris un carré de chocolat. Appuyée contre le plan de travail de ma cuisine, ma tête de droite, celle qui calcule, celle qui veut savoir si c'est rentable, a pris un papier et mon portable. Je me suis mis en tête de calculer ce que me rapportait réellement une prise de sang à 6€08. Produit en croix... Ma tête de gauche a pris le dessus. Elle c'est la voisine, celle qui bosse uniquement avec le cœur, peut importe combien elle perd, peut importe l'heure, elle soigne quitte à y perdre parfois des petits bouts de palpitant. "C'est pas si important combien ça rapporte au final, non ? On s'en fiche, tu vis convenablement".  Fronçage de sourcils. Carré de chocolat. Calcul sur le portable…
 

2€20. Bam. 


Je me suis gratté le coté droit du crâne. 

J’ai repensé à la prise de sang de l’impossible la semaine précédente. Une dame chimiotée jusqu’à la racine des cheveux qu’elle n’avait plus et des veines minuscules et fragiles avec lesquelles il fallait batailler en douceur pour récupérer trois petits tubes de sang. J’y avais passé trente minutes. Parce qu'il fallait prendre le temps. Parce qu'on ne prélève pas une patiente avec un cancer qui bouffe le ventre comme n'importe quelle autre. Trente minutes de mon temps pour 2€20 net la demi-heure."T'avais qu'à y passer moins de temps et tu aurais été rentable !". Ma tête de gauche n'a pas aimé la réflexion de sa voisine de droite...

jeudi 20 avril 2017

Entre lumière & poussière


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Une des plus belles choses qui m’ait été donné de voir au réveil...

Cette nuit, j'ai rêvé de toi. Ça m'a fait plaisir et bizarre à la fois de te revoir. Je t'avais devant moi, mes yeux dans les tiens, mon bras autour de tes épaules... Je pouvais sentir l'odeur de ta maison, du café froid de ta cuisine et celle de ton parfum lorsque je me suis approchée de toi pour déposer sur chacune de tes joues un baiser pour te saluer.

J'étais en retard pour ta prise de sang, comme d'habitude. Tu m'as souri pour me dire qu'il y avait tellement plus grave dans la vie ! Tu me l'as dit si souvent...

Je t'ai quitté en te disant "À demain !", persuadée que je te reverrai... Et puis j'ai ouvert les yeux. La réalité, calée bien au chaud sous la couette, m'a rappelé que tu n'étais plus là depuis des semaines déjà. Que ta maison ne sentait plus le café, qu'il y avait effectivement plus grave dans la vie... Et que tu me manquais, souvent, si tu savais...

Je me suis retournée dans mon lit un peu triste de me dire que jamais plus je ne verrais tes beaux yeux bleus et puis j'ai vu la lumière traverser mes rideaux. Et la tristesse est devenue lumière et la poussière est devenue si belle... Ce matin, j'ai vu une des plus belles choses qui m'ai été donné de voir au réveil...